Du travail de terrain restreint au terrain numérique avec Maxime Audinet et Kévin Limonier

Comment étudier un pays lorsque l’accès au terrain devient impossible ? Comment produire des connaissances scientifiques sur un État en guerre et de plus en plus hermétique ? C’est à ces questions que tentent de répondre Kevin Limonier, professeur à l’IFG et directeur adjoint de GEODE, et Maxime Audinet, chercheur associé au même centre et au CREE, ainsi que professeur junior à l’Inalco. Spécialistes des études russes, les deux chercheurs ont été directement confrontés à ces difficultés depuis le début de l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022.
Dans un article publié en décembre 2025, ils proposent une réponse méthodologique à cette crise du terrain : le « travail de terrain numérique » (digital fieldwork). S’inscrivant dans le prolongement du tournant computationnel des sciences sociales, cette approche repose largement sur les pratiques d’OSINT (Open Source Intelligence), qui exploitent les traces numériques laissées par les activités humaines. Sans prétendre remplacer le terrain classique, le travail de terrain numérique vise à l’augmenter, en intégrant les outils et les ressources offertes par la numérisation croissante des sociétés contemporaines.
Depuis février 2022 : un terrain obstrué
Les événements de février 2022 constituent, selon les auteurs, un « choc exogène » pour les études russes. Après la chute de l’URSS, le champ avait bénéficié d’une ouverture sans précédent, marquée par une diversification des objets de recherche, des méthodes et des terrains, qui avait permis un enrichissement considérable des connaissances scientifiques sur la région. À l’inverse, l’invasion de l’Ukraine a brutalement fermé l’accès au terrain russe, rendant de nombreuses méthodes traditionnelles partiellement, voire totalement, obsolètes.
Face à cette situation, les chercheurs soulignent la nécessité d’une innovation épistémologique et méthodologique. Si le cas russe n’est ni totalement inédit ni isolé, la guerre a accéléré un processus engagé depuis plusieurs années : l’isolement progressif et hermétique de la Russie vis-à-vis des pays occidentaux. Restrictions de visas, suspension des coopérations académiques, durcissement du climat répressif et contrôle accru de l’information ont profondément transformé les conditions de production du savoir.
Le rôle de l’OSINT : documenter les relations de pouvoir et les conflits par les empreintes numériques
Dans les sociétés contemporaines, une part croissante des interactions humaines est médiatisée par le numérique. Les activités individuelles, institutionnelles et techniques laissent derrière elles des empreintes numériques, produites par une multitude de dispositifs connectés. Ces traces constituent à la fois un objet de recherche et un champ d’expérimentation politique et technologique, désigné sous le terme d’OSINT.
Audinet et Limonier définissent l’OSINT comme « un ensemble hétérogène de pratiques et de techniques visant à mettre au jour des informations initialement imperceptibles, incompréhensibles ou cachées, grâce à la triangulation de données obtenues à partir de sources ouvertes ». Bien que largement utilisées par les journalistes, les militants ou les services de renseignement, ces méthodes restent encore insuffisamment intégrées au champ académique.
L’analyse des empreintes numériques permet pourtant de reconstituer les stratégies, les modes opératoires et les rapports de pouvoir mis en œuvre par différents acteurs. En ce sens, elle revêt un intérêt particulier pour la recherche en géopolitique, car elle ouvre la voie à la visualisation des dynamiques de coercition, de contrôle et d’influence, notamment dans les contextes autoritaires où l’accès à l’information est fortement restreint.
Le cas russe est particulièrement révélateur. La Russie dispose de l’un des systèmes de surveillance numérique les plus sophistiqués au monde, générant des volumes considérables de données. Toutefois, une corruption endémique au sein des institutions de sécurité a favorisé la circulation de ces données sur des marchés parallèles, contribuant à l’essor d’un journalisme d’investigation fondé sur l’OSINT. Par ailleurs, les plateformes du Runet (segment russophone d’Internet) ont longtemps proposé des politiques d’accès plus permissives que leurs équivalents occidentaux, offrant aux chercheurs un vaste réservoir de données. À cela s’ajoute l’obligation de transparence imposée aux institutions fédérales russes, qui rend accessibles de nombreuses données administratives et économiques.
Ces méthodes comportent néanmoins des limites importantes. Le durcissement récent de la censure numérique complique l’accès aux données hébergées en Russie. De plus, l’utilisation de données issues de sources ouvertes ou de fuites soulève des enjeux éthiques, juridiques et méthodologiques, notamment en matière de confidentialité et de neutralité des données, comme le soulignent les travaux en critical data studies. L’intégration de l’OSINT dans la recherche académique demeure ainsi un défi majeur.
Le potentiel du travail de terrain numérique : l’exemple de CORUSCANT et de la plateforme CRYSTAL
Audinet et Limonier défendent l’idée que la notion de terrain, héritée de la géographie et de la géopolitique, doit être repensée à l’ère numérique. Les rapports de pouvoir, tout comme leur contestation, s’inscrivent désormais dans des réseaux connectés, mêlant dimensions physiques et numériques. Dès lors, produire une lecture critique des dynamiques politiques contemporaines implique d’explorer ce terrain numérique.
Les auteurs illustrent cette approche à travers plusieurs enquêtes, notamment celles consacrées à l’empire économique et paramilitaire de Yevgeny Prigozhin. La triangulation de données numériques (métadonnées, images satellites, registres économiques, contenus de réseaux sociaux) permet de mettre en lumière les stratégies territoriales et politiques de la Russie, en Afrique, en Ukraine ou sur son propre territoire.
Cette ambition méthodologique se concrétise notamment au sein du collectif CORUSCANT (Collectif de recherche sur la Russie contemporaine pour l’analyse de ses nouvelles trajectoires), fondé en 2023 par Audinet et Limonier. Le collectif s’appuie sur la plateforme CRYSTAL, développée par le centre de recherches GEODE de l’université Paris 8, afin de structurer une communauté méthodologique autour du travail de terrain numérique.
CRYSTAL a pour objectif de permettre à un large public de chercheurs de collecter, traiter et analyser de grandes quantités de données numériques, sans nécessiter une expertise technique avancée. La plateforme propose une série d’outils facilitant les méthodes OSINT et leur articulation avec des approches qualitatives et quantitatives. En réduisant les barrières techniques, CRYSTAL vise à démocratiser l’accès au terrain numérique, à favoriser l’innovation méthodologique et à renouveler durablement les pratiques de recherche en études russes.
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