Disparition d’Eric Bataillon : l’IFG perd un ami

Photo : © Anthony Ravera
Les équipes de l’IFG, de l’IFG Lab et de GEODE adressent toute leur affection à notre collègue et amie Frédérick Douzet, qui vient de perdre son époux, Eric Bataillon.
Eric était une voix emblématique de RFI, où il a longtemps animé Orient Hebdo. Il était un grand connaisseur du monde arabe, si bien que les professeurs de l’IFG spécialisé dans cette région du monde ont tenu à faire ici paraître leurs hommages.
J’ai eu la chance de connaître Éric Bataillon bien avant de rejoindre l’IFG, à la suite de la parution de l’ouvrage issu de ma thèse sur Chirac et Assad. Il faisait partie des premiers journalistes m’invitant à parler de mes recherches, et c’était heureux de commencer par lui : intelligence, gentillesse, talent et bienveillance pour nous mettre en confiance dans cette prise de parole à destination des auditeurs de RFI. Passer dans ses émissions était un honneur. Au-delà, ce qui m’a touchée et ce qui distinguait Éric, c’était sa curiosité et son intérêt sincère pour les travaux des jeunes chercheurs. Il est venu plusieurs fois assister aux colloques du Cercle des Chercheurs sur le Moyen-Orient, dont la vocation était de faire connaître les recherches des doctorantes et doctorants. Ce rôle de passeur de la connaissance, parvenant à donner à nos présentations une autre audience que le public académique, m’a toujours marquée. Pour toutes ces raisons, il manquera terriblement, à sa famille, à ses auditeurs, et aux invités de ses émissions.
Manon-Nour Tannous, professeure à l’IFG
J’ai connu Eric comme journaliste, une dizaine d’années avant que je rejoigne l’institut. Il était très apprécié par les chercheurs sur le monde arabe et ses émissions, particulièrement Orient-Hebdo, très écoutées par les chercheurs mais aussi un large auditoire francophone du monde arabe notamment au Maghreb et au Liban. Y être invité était une gratification et la certitude de susciter l’intérêt à ses travaux de la communauté des chercheurs arabisants mais aussi du public.
Plus d’une fois, certains des acteurs que j’interviewai me disaient m’avoir entendu au micro d’Eric et cela créait une sorte de « considération » et une plus grande disponibilité à mon égard.
C’est lors du voyage à Tunis que certains d’entre nous l’ont connu et apprécié dans la proximité notamment sa gentillesse, son sens de l’humour et une profonde humilité. Et il a travaillé comme un dingue pourtant.
Pour ma part par le raccourci d’une plaisanterie, je lui disais régulièrement mon estime de ses qualités professionnelles : « Tu arrives à faire parler et tirer les vers du nez mieux qu’un flic ». C’était une façon de lui dire comment il arrivait à mettre à l’aise et à alimenter l’interview et faire oublié le trac et la difficulté de s’exprimer oralement en direct, ce qui était mon cas.
Repose en paix Eric.
Un exemple inattendu de l’audience de Orient-Hebdo
Le plus surprenant pour moi, c’était en Libye, pays longtemps fermé, quasi exclusivement arabophone où l’italien langue du colonisateur ne s’est vraiment jamais diffusé avant d’être éradiqué par Kadhafi. C’est vers l’Anglais que commençaient à se manifester les velléités timides d’ouverture chez une élite très limitée. Quant au Français, malgré les cours récemment organisés par l’institut français, il était quasiment absent. Il y avait peu de chances que les émissions d’Eric soient écoutées sauf par les diplomates qui, je le savais, au-delà des Français, l’écoutaient régulièrement.
J’avais réussi à entrer en contact avec une personne ressource qui faisait la jonction entre les principaux acteurs du conflit en Tripolitaine. Nous parlions exclusivement en arabe, un arabe maghrébin. Puis un jour, il m’a demandé de lui expliquer ce qu’il voyait comme un alignement de la France sur Haftar. Prudent, j’ai choisi de lui lire des artciles de presse français et de les lui traduire pour rester sur une position de neutralité. Quand j’ai commencé à lire en Français, il s’est subitement exclamé en arabe : « Mais c’est pas vrai ! c’est toi que j’ai entendu avec Bataillon il y a deux mois ! ». J’avais effectivement présenté sur Orient-Hebdo un numéro de « Moyen-Orient » que j’avais coordonné sur la Libye. Au milieu de la phrase en arabe, il avait dit « Bataillon » comme un nom familier. Il avait passé une partie de sa vie au Maroc où, son père opposant, s’était réfugié. Paradoxalement, pour s’informer sur la Libye et le monde arabe, il préférait s’informer sur RFI pour échapper à l’intox officielle. C’est comme cela qu’il a connu Orient Hebdo dès son début et en est devenu un auditeur régulier. Je m’explique le « Bataillon » familier : je venais aussi de changer de statut à ses yeux. Il m’a alors ouvert, et parfois en les forçant, toutes les portes y compris celles de milices. Moins d’une année plus tard, vu la dégradation de la situation en Libye, j’ai eu une autre émission avec Eric. Une émission dont mon contact a traduit l’essentiel à certains acteurs. Pour moi, c’était la « consécration » et la facilitation de mon travail de terrain. Quand j’ai rapporté les faits à Eric, il a eu cette réponse avec son humour au deuxième degré : « Les voies (et peut-être jouait-il sur l’homonymie avec voix) de la diffusion sont également impénétrables »…



