Afrique : le religieux comme stratégie d’influence, par Jonathan Guiffard

Dans le cadre de la série « Afrique : les rivalités stratégiques » de l’Institut Montaigne, Jonathan Guiffard, doctorant à l’IFG et chercheur associé GEODE, analyse la manière dont le fait religieux est devenu un levier stratégique central des jeux d’influence en Afrique. Longtemps sous-estimée, la religion structure aujourd’hui des réseaux transnationaux de pouvoir mobilisés par des acteurs étatiques et non étatiques, tout en constituant également un vecteur de rayonnement pour le continent africain lui-même.
Le christianisme au cœur des luttes d’influence
Avec environ 272 millions de fidèles, l’Église catholique demeure un acteur majeur sur le continent africain. Son influence repose à la fois sur son enracinement historique et sur des relais politiques durables, notamment via la formation de nombreuses élites africaines. Elle s’appuie également sur des organisations discrètes mais influentes, comme la communauté Sant’Egidio, fondée en 1968, reconnue pour ses actions de médiation dans les conflits africains et ses programmes de lutte contre la pauvreté et le VIH.
Parallèlement, les Églises évangéliques et pentecôtistes connaissent une expansion spectaculaire. Soutenues financièrement et idéologiquement par les États-Unis, elles se sont imposées comme des acteurs religieux, médiatiques et politiques de premier plan, en particulier en Afrique de l’Ouest, centrale et orientale. Leur discours axé sur la morale, l’entrepreneuriat et la réussite individuelle séduit largement. Selon les projections, plus de la moitié des évangéliques dans le monde seront africains d’ici 2050, renforçant encore le poids géopolitique de ces réseaux.
Enfin, la Russie mobilise également le christianisme comme outil d’influence. En se positionnant comme la « troisième Rome » et défenseur des valeurs traditionnelles, Moscou cherche à concurrencer l’influence occidentale. Cette stratégie s’est concrétisée par la création en 2021 d’un exarchat africain de l’Église orthodoxe russe, destiné à étendre son implantation religieuse et politique sur le continent.
L’islam : un levier stratégique pour les puissances musulmanes
La Russie adopte une approche pragmatique du fait religieux musulman, en s’appuyant aussi bien sur des élites institutionnelles issues du Tatarstan ou de la Tchétchénie que sur des groupes situés en marge, y compris des mouvements salafistes locaux. Cette flexibilité lui permet de tisser des alliances opportunistes au service de son influence politique et sécuritaire.
Les puissances musulmanes telles que Turquie, Arabie Saoudite, Qatar, Émirats arabes unis et Iran, développent quant à elles des stratégies structurées reposant sur la diffusion de leur vision de l’islam. Cela passe par le financement d’écoles religieuses, l’octroi de bourses d’études, la formation de cadres religieux, l’aide humanitaire et le déploiement de médias confessionnels. Ces politiques renforcent parfois des pratiques religieuses plus rigoristes et nourrissent des tensions doctrinales, notamment entre courants sunnites et chiites.
Les religions africaines, un rayonnement mondial
Toutefois, l’influence religieuse ne s’exerce pas uniquement de l’extérieur vers l’Afrique. Le continent est également devenu un foyer d’exportation spirituelle vers le reste du monde. Les diasporas africaines jouent un rôle clé dans la diffusion de pratiques religieuses africaines, qu’il s’agisse du pentecôtisme ghanéen en Europe et aux États-Unis, du mouridisme sénégalais en Amérique du Nord ou encore de courants religieux traditionnels réinventés au sein des communautés noires.
L’Afrique s’affirme ainsi comme un acteur à part entière des dynamiques religieuses mondiales.


