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Colloque international

Des Frontières indépassables ?

Mercredi 30 novembre & jeudi 1er décembre, Université Paris 8
Vendredi 2 décembre 2011, Université de Cergy-Pontoise

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Présentation

Par Béatrice Giblin et Frédérick Douzet

Ce thème de recherche de nouveau très présent dans des disciplines où il est classique de le trouver comme la géographie, l'histoire, la science politique principalement dans le domaine des relations internationales et le droit, émerge dans des disciplines inhabituelles comme la sociologie, l'anthropologie, l'économie, la philosophie. Mais parle-t-on encore et toujours de la même chose ?

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Fort Hancock - Texas 2010 - © Maurice Sherif - The American Wall Project volume I

La définition de la frontière fut longtemps simple et admise de tous : limite du territoire sur lequel s'exerce la souveraineté nationale, institution établie par des décisions politiques et régie par des textes juridiques. Certains auteurs parlent même d'isobare politique, dans la mesure où l'établissement définitif d'une frontière est toujours le résultat d'un rapport de force politique qui s'équilibre.

Mais désormais il n'en va plus de même. L'emploi du terme frontière sert parfois à caractériser des limites qui n'ont rien à voir avec les limites de l'exercice de la souveraineté nationale, à l'exemple des frontières de la ville, voire des frontières entre disciplines, ce qui correspond à des pré-carrés institutionnels qui traduisent des rivalités inévitables entre chercheurs.

Il est une définition qui pourrait englober la polysémie du terme : "Les frontières sont des discontinuités géopolitiques à fonction de marquage politique". Néanmoins ceci suppose de définir ce que l'on entend par géopolitique. Selon la définition qu'en a donné Yves Lacoste (1992) : analyse des rivalités ou rapports de pouvoirs et d'influence sur des territoires pour le contrôle des populations et des ressources qui s'y trouvent et des représentations dont ces territoires sont l'objet selon les différents protagonistes.

Selon cette définition, toute rivalité de pouvoirs ayant en jeu du territoire peut se traduire par un marquage politique du ou des territoire(s) en question sans qu'il(s) soi(en)t pour ce faire obligatoirement institutionnalisé(s), la discontinuité pouvant être elle aussi plus ou moins visible et nette.

L'emploi d'un terme correspond à un besoin - même si on peut critiquer son emploi métaphorique - et surtout cela n'exonère pas d'une réflexion sur le sens donné au terme utilisé. C'est pourquoi ce colloque pourrait commencer par une ou deux interventions théoriques sur l'emploi du terme dans les sciences sociales.

MONDIALISATION ET FRONTIERES : UN APPARENT PARADOXE ?

Les processus de la mondialisation génèrent entre autres phénomènes un accroissement de la mobilité des personnes, des biens, des idées au point que des chercheurs (B Badie 1995) ont pu y voir la fin des territoires, du fait par exemple de l'affaiblissement du pouvoir politique sur le contrôle des activités économiques ou de la création de grands ensembles politiques, telle que l'Union européenne, qui se construisent au détriment de l'Etat westphalien dont le territoire fut à partir de 1815 le référent territorial majeur de l'action politique. Cet affaiblissement du pouvoir de contrôle de l'Etat touche aussi un domaine essentiel dans l'exercice du pouvoir : l'information. Sans entrer dans un débat sur sa qualité et ses effet, il est néanmoins incontestable que l'information est devenue multiple et instantanée et que ce caractère d'instantanéité est même très utilisée en situation de crise. Certains veulent croire que cette instantanéité abolit toute notion d'espace et de temps entre les territoires, puisque même le régime iranien ne peut contrer twitter...

Ainsi les processus de la mondialisation contribueraient à construire un monde "sans frontière" : la domination du marché qui devrait être indifférent aux effets frontière, stade ultime de l'économie libérale ; la standardisation de quelques comportements économiques, sociaux et culturels au niveau planétaire (T Levitt 1983); l'effacement des frontières dans les échanges virtuels : finances, communication.

Un des signes de ce dépassement des frontières est l'existence d'un monde en réseaux, qu'ils soient financiers, urbains, aériens, de migrations, de communication, mafieux et terroristes mais aussi d'une société en réseaux : réseaux sociaux, réseaux de pouvoir plus ou moins occultes.

Mais les réseaux ont aussi leurs "frontières". Plus un réseau est structuré, plus les liens entre ses membres y sont forts et plus le réseau est fermé sur le groupe qui le constitue. Inversement plus est réseau est peu organisé, plus les liens entre ses membres sont faibles et plus il est ouvert sur d'autres réseaux ou d'autres milieux.

Toujours plus de frontières

Or dans le même temps où se développent les effets de la mondialisation et la représentation d'un monde sans frontière, d'un monde en réseaux, les frontières se multiplient, au point que l'on parle de l'obsession des frontières (M Foucher 2008).

D'ailleurs les différentes étapes de la mondialisation, si l'on accepte le point de vue des historiens (l'économie-monde de F Braudel, la révolution industrielle et les empires coloniaux et la mondialisation actuelle) ont été sources de frontières : partage du nouveau monde entre les empires espagnol et portugais, nouveau partage colonial du monde entre les empires britannique et français (Acte général de Berlin 1884-1885), la fin de la guerre froide et l'éclatement de l'URSS et de la Yougoslavie qui voit le passage de frontières fédérées au statut de frontières internationales.

Frontières - mobilité - sécurité

De l'utilité des frontières dans les processus de mondialisation.

Les migrations des personnes, des biens et des capitaux sont liées aux différences économiques (cout de main d'oeuvre, fiscalité), politiques, sociales etc. qui existent entre les territoires et ces migrations posent de sérieux problèmes de contrôle et de sécurité aux Etats :

Construction de murs, renforcement des contrôles aux frontières, nouvelles techniques de sécurité, accords juridiques avec les pays intermédiaires qui se trouvent sur les routes des migrants (Libye, Maroc, Tunisie pour les migrants sub-sahariens), l'espace Schengen à la fois ouverture concertée des frontières par dévaluation de l'exercice de certaines fonctions de barrières et report sur des points situés à l'intérieur du territoire national (aéroports, ports).

De l'utilité des frontières dans les conflits

Si l'on constate depuis la fin des années 1990 une moindre fréquence des conflits inter-étatiques, en revanche les guerres civiles, les conflits ethniques et/ou religieux sont en croissance. Mais quelle que soit la nature de ces conflits, ils présentent tous une même constante : des rivalités de pouvoir pour le contrôle de territoire et des populations et ressources qui s'y trouvent.

Or les frontières internationales ont un rôle important ( atouts ou obstacles selon les protagonistes) dans la gestion du conflit (Darfour et Tchad, Afghanistan et zones tribales du Pakistan, frontière nord de l'Irak et Kurdes de Turquie, déplacements de populations dans les guerres des Balkans des années 1990).

La frontière comme ressource

Dans ces situations conflictuelles, la frontière est aussi une ressource économique : pour les ONG d'urgence, pour celles qui gèrent les camps de réfugiés qu'elles soient locales ou internationales (80% des réfugiés sont dans les pays en voie de développement), pour les passeurs... Car la frontière est aussi un lieu d'échanges, légaux ou illégaux : les migrations transfrontalières des navetteurs, le business...

La frontière : source d'identité

La frontière en tant qu'institution crée des effets symboliques d'identité et de représentations sur les sociétés nationales ou les groupes qui aspirent à une reconnaissance à quelque niveau que ce soit. C'est ainsi que le terme de frontière se trouve employé pour évoquer des limites régionales, ethniques, religieuses, linguistiques, économiques, sociales qui se marquent sur le territoire, le terme de frontière suggérant une limite beaucoup plus marquée et surtout aux enjeux plus politiques.

Le Nous et les Autres, le Vivre ensemble, des questions politiques qui se posent dans les villes -monde ou tout simplement à Saint-Denis.

LES FRONTIERES DE LA VILLE

Dans les sociétés démocratiques, les "frontière" de la ville bougent et se redéfinissent en permanence sous la pression de la mobilité de la population, de l'immigration et des projets d'aménagement. Certaines pourtant résistent et semblent indépassables, tandis que d'autres apparaissent floues et mouvantes tant elles font l'objet de représentations contradictoires. Ces frontières possèdent une fonction politique, souvent une importance symbolique et font l'objet de rivalités de pouvoir. Elles sont aussi un instrument de pouvoir dans les rivalités de territoire.

La naissance des frontières urbaines

Comment naît la frontière ? La topographie détermine souvent la naissance et la pérennité de frontières urbaines, qu'il s'agisse des limites extérieures de la ville soumises à des contraintes naturelles (fleuve, montagne, marais, océans...) ou de ses limites internes. Dans nombre de pays, les hauteurs de la ville abritent les populations les plus aisées, à l'abri de la pollution et des nuisances subies par les bas quartiers.

Les choix d'urbanisme sont à la source de frontières établies dès l'origine qui parfois s'aggravent et s'enkystent au sein des villes ou entre les villes. Les cités isolées en périphérie des villes, coupées du monde par un barrage d'autoroutes et de voies ferrées, vivent un enclavement que les conséquences sociales ne font que renforcer. L'étalement urbain des banlieues américaines dans la seconde moitié du vingtième siècle a enfermé bien des villes entre des gouvernements locaux autonomes, pérennisant les frontières de villes-centre encerclées au sein d'un territoire urbain fortement fragmenté.

Frontières internes à la ville

La fragmentation se retrouve au sein des villes, traversées de multiples frontières internes entre les zones de peuplement aisées ou populaires, mixtes ou homogènes, entre zones de droit et de non droit, territoires de la sécurité et de l'insécurité, zones de relégation ou d'intégration... Les représentations des frontières internes de la ville varient en fonction des acteurs et de la population. Elles délimitent des territoires parfois fortement stigmatisés. Or les frontières physiques ou imaginaires --et donc subjectives-- déterminent les choix résidentiels des habitants et conditionnent l'interaction entre les populations.

Quelles sont les zones de forte homogénéité et les zones de mixité ? Que se passe-t-il au coeur de ces frontières internes, au point de contact où se rencontrent et se mêlent les populations ?

Ces frontières internes ont impact sur la façon dont les populations se perçoivent, de part et d'autre de la frontière mais aussi sur leur représentation de leur identité, de leur place au sein de la nation, de leur histoire au sein de la ville et de la société. Elles alimentent la reconnaissance ou le ressentiment d'immigrants à l'égard de leur pays d'accueil et affecte leur rapport au pays d'origine. En France, elles alimentent le débat sur l'histoire de la décolonisation alors qu'aux Etats-Unis, elles sont parfois perçues comme une continuité de la période d'asservissement des Noirs.

Frontières politiques

Les frontières de la ville ont aussi une fonction politique. Elles déterminent la représentation des habitants de la ville et dès lors le fonctionnement de la démocratie. Elles font l'objet de rivalité pour la conquête politique de territoire. Les conflits se cristallisent au moment d'élections, selon qu'elles sont plus ou moins territorialisées. Aux Etats-Unis, le découpage des circonscriptions fait l'objet de conflits virulents car elles déterminent la représentation politiques de groupes constituées en minorités ou le degré de compétitivité politique des circonscription. La multiplicité des gouvernements locaux et les rivalités qui les opposent engendrent une forme de balkanisation politique du territoire qui laisse peu d'espoir à l'émergence d'un gouvernement régional.

En France, l'intercommunalité permet une réorganisation des frontières de la ville qui donne lieu à des associations mais aussi des rivalités de pouvoir, dans lesquelles la dimension politique des territoires est flagrante. C'est la communauté d'intérêts politiques qui détermine souvent le traçage de ces nouvelles frontières, marginalisant les territoires de l'autre bord.

Les territoires se trouvent alors dotés de pouvoir politique différent en fonction de leurs ressources. Bien des villes se servent alors de leurs frontières comme d'un instrument de pouvoir pour maximiser leurs ressources tout en se préservant des nuisances et populations jugées " indésirables ". Elles sont la garantie pour leur représentant politique d'assurer sa réélection. Les stratégies de sécession, de villes fermées, de zonage sont autant de consolidation de la frontière des villes à usage politique.

Les villes se trouvent en compétition entre elles mais aussi en rivalité avec les autres niveaux de gouvernement, particulièrement dans le cadre des projets d'aménagement.

Aménagement et développement urbain

L'aménagement et le développement urbain permettent de redessiner ou renforcer les frontières de la ville, en fonction des représentations que les acteurs peuvent en avoir et des pouvoirs respectifs dont ils disposent. Les projets résultent de rapports de force entre différents acteurs qui défendent des intérêts divergents, s'appuient sur des représentations contradictoires du territoire et des enjeux qui s'y trouvent et proposent des conceptions opposées de l'intérêt général.

Les rivalités opposent des acteurs se trouvant de part et d'autres de la frontière de la ville, ou à d'autres niveaux de pouvoirs qui entrent soit en rivalité soit en coopération avec les instigateurs des projets en fonction des conflits (quartiers, villes, communautés d'agglomérations, district spécial, région, Etat...). La création du Grand Paris, le développement urbain fulgurant de Madrid ou encore les projets de gentrification aux Etats-Unis sont autant de projets qui altèrent les frontières de la ville et suscitent conflits et débats autour du concept disputé d'intérêt général.

Nouvelles frontières de la ville

De nouvelles frontières de la ville émergent avec la mondialisation. Les villes-monde présentent une insertion économique mondiale qui court-circuite les frontières traditionnelles de la ville et même de la nation. Qu'il s'agisse de New York, Londres ou Tokyo, leur impact économique et politique transcendent en partie les frontières, quel que soient leur ancrage territorial par ailleurs. Lorsque leur territoire est frappé en son coeur par un attentat, le retentissement est mondial.

La frontière électronique installe par ailleurs de nouveaux modes de socialisation, y compris au sein des quartiers. Elle offre de nouveaux instruments de mobilisation et d'information -- et donc d'action politique-- encore en devenir en France mais déjà très développés dans d'autres quartiers. Elles retissent parfois un lien social perdu dans l'évolution des modes de vie modernes.

 

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