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9 février 2005

Russie et Abkhazie : Quelle politique étrangère pour Moscou ?



Cyrille Gloaguen est spécialiste des questions militaires et de sécurité russes à l’Institut Français de Géopolitique (IFG) (Université Paris VIII) et ancien collaborateur de la Mission d’Observation des Nations Unies en Géorgie (MONUG) de 1998 à 2000.

Pas moins de deux tours auront été nécessaires pour que l’Abkhazie se trouve enfin un « président » le 12 janvier dernier. Deux tours et trois mois pendant lesquels la petite république géorgienne « de facto » indépendante, pour reprendre le jargon des Nations Unies, a dangereusement flirté avec la guerre civile. Paradoxalement, dans cette région où l’ethnie éponyme, celle des Abkhazes, représente probablement moins du tiers de la population totale (voir encadré ci-dessous), ces tensions n’ont pas été le fait d’autres ethnies ? Arméniens ou Mingrèles, par exemple – mais celui de clans abkhazes. Divisés entre pro-Bagapch et pro-Khajimba selon des logiques difficiles à percer, mais en tout cas très éloignées de l’idéologie, ils se sont emparés à tour de rôle de la Cour de justice, de la radio-télévision d’Etat, de l’immeuble du gouvernement, du parlement, de l’administration présidentielle, ont fait pression sur les juges, la Commission électorale, etc. pour tenter de tourner le résultat des votes à leur avantage.

C’est pourtant l’omniprésence de la Russie que l’on retiendra surtout de ces trois derniers mois. En pesant de tout son poids dans le processus électoral abkhaze, celle-ci a certes défendu ses intérêts, mais elle a aussi réussi à éviter que ne coule le sang dans une région à vif où ni l’Europe ni les Etats-Unis ne veulent s’engager autrement qu’avec des mots. En mai 1994, déjà, elle avait été la seule à pouvoir imposer aux parties géorgienne et abkhaze les accords dits de Moscou. Pourtant, les man ?uvres russes ont une nouvelle fois donné du Kremlin une image très négative, renforcée encore par des manoeuvres similaires, plus au nord, en Ukraine. Vladimir Poutine n’en a cure. Il sait que l’Europe, les Etats-Unis, l’OSCE et l’ONU ne s’engageront dans cette région très complexe et très sensible que sur la pointe des pieds et avec mille précautions. Il sait également que le problème abkhaze ne peut se régler entre les seules Russie et Géorgie. Même si Moscou venait à abandonner sa politique de soutien à Soukhoumi (capitale de facto de l’Abkhazie), ce geste ne suffirait pas à ramener la petite république frondeuse dans le giron géorgien. Car après tout, on ne le souligne jamais assez, ce sont bien les Abkhazes, maîtres d’une Abkhazie très divisée ethniquement (voir tableau ci-dessous), et eux seuls, qui recherchent l’aide de la Russie. Ils sont donc en définitive seuls maîtres de leur destin et de celui de cette région qui porte leur nom : paix ou guerre, indépendance, fédération, rattachement à la Russie, etc. Bien entendu, Moscou a joué leur jeu en les aidant, en leur ouvrant sa frontière, officieusement tout d’abord, puis officiellement, en distribuant aussi aux plus riches des passeports russes, etc. Pour autant, l’attitude de l’ethnie abkhaze qui voit dans la Russie son unique protecteur contre un nationalisme géorgien dont la période zviadiste [  

Abkhazes et Abkhazie : une ethnie minoritaire qui s’impose par la violence

  « En schématisant, on pourrait dire qu’il existe aujourd’hui au moins quatre Abkhazie. Celle des Abkhazes, la nationalité titulaire, qui représentent sans doute à peine un tiers de la population ; celles des Arméniens ensuite, présents surtout dans le nord de la république, et des Mingrèles [3] , et une diaspora récente, apparue en 1993 dans le sillage des forces armées géorgiennes en retraite et dont les membres, en très grande partie mingrèles, vivent en Géorgie, mais aussi à l’étranger, en Russie surtout. Cette Abkhazie-là, c’est aussi celle du « gouvernement en exil [5] ), 23% d’Arméniens (46.690 personnes) et 20% de Géorgiens/Mingrèles (40.600 personnes). Ces derniers chiffres sont cependant très fortement sujet à caution. En effet, les combats de mai 1998, ceux d’octobre 2001, l’insécurité et le chômage latents ont contribué et continuent à alimenter une émigration importante sans qu’aucune statistique ne puisse être avancée pour des raisons inhérentes à la décomposition des structures administratives de la région. On sait cependant de façon certaine que les réfugiés d’Abkhazie vivant dans les camps géorgiens ne sont e plus aussi nombreux que le laissent entendre les listes du ministère géorgien aux réfugiés [7] , que chaque femme abkhaze ait au moins trois enfants et appelle de ses voeux une loi. Mais une loi géorgienne qui octroie à partir du 1er juin 2000 cent laris (environ 50 $) pour chaque naissance risque de contrarier ces projets. Les Mingrèles en effet, qui peuvent se rendre facilement du « côté géorgien« , en profiteront directement. C.G.

Quels peuvent être ces intérêts, suffisamment puissants pour que la Russie continue à soutenir le sécessionnisme de ce petit triangle de terre de 8700 kilomètres-carré (12% du territoire géorgien), tout en affirmant respecter l’intégrité territoriale de la Géorgie ? Lorsqu’on traverse la grande plaine abkhaze, force est de constater que, malgré les ruines et les champs en friche, les affres de la guerre de 1992-93 font désormais partie du passé. Dans le statu quo de l’après-guerre, l’Abkhazie a peu à peu affirmé son indépendance. Son économie s’est développée et très largement tournée vers la région russe de Krasnodar et, dans une moindre mesure (et officieusement) vers la Turquie ; sa politique s’est institutionnalisée, entre autres dans ses liens avec les autres régions sécessionnistes de CEI, Transnistrie, Ossétie du sud et Nagorno-Karabakh ; les anciens combattants se sont convertis dans les affaires ? S. Bagapch en est l’exemple parfait ? et ont placé, comme les hommes politiques, leur argent dans des banques russes. L’Abkhazie a aujourd’hui tous les attributs d’un vrai Etat : un président, un gouvernement, une Constitution, un Parlement, une Banque nationale (utilisant le rouble il est vrai), une armée, des gardes-frontières, un budget, une Haute Cour de justice, des représentants à l’étranger, des eaux territoriales ? Seule lui manque la reconnaissance internationale. En conséquence, les intérêts russes ? je ne dis pas ceux du Kremlin – ne sont plus aujourd’hui seulement géopolitiques, mais économiques. Encore ces intérêts ne sont-ils pas ceux de l’Etat, mais ceux de quelques uns. Le maire de Moscou, Iouri Loujkov, par exemple, ne se rend pas aujourd’hui en visite à Soukhoumi, pas plus qu’hier il ne se rendait en Adjarie [ Dates Evénements 1866 Suite à une révolte contre les occupants russes, une majorité des Abkhazes musulmans se réfugie en Turquie et est remplacée par des Russes, des Arméniens et des Géorgiens. 1915-1918 Fuyant les massacres turcs, des milliers d’Arméniens viennent s’installer dans le nord de l’Abkhazie. 26-28 mai 1918 Sous la poussée de l’armée turque, la fédération transcaucasienne se scinde en trois républiques indépendantes : Azerbaïdjan, Géorgie et Arménie. Juillet-août 1918 Soulèvement anti-géorgien et pro-bolchevique en Abkhazie. 4 mars 1921 L’Abkhazie est rattachée par le pouvoir soviétique à la Géorgie avec un statut de république autonome. 22 décembre 1922 Création de la république soviétique fédérative de Transcaucasie (capitale Tbilissi) dans laquelle l’Abkhazie entre avec le statut de république à part entière. 1933-1953 La représentation des Abkhazes dans l’administration est réglementée, les écoles abkhazes sont fermées et la langue abkhaze interdite. 1953-1978 Après la mort de Staline et de Beria, les écoles abkhazes sont réouvertes et la langue abkhaze ré enseignée. En 1956 et à nouveau en 1967, des intellectuels abkhazes demandent, à Moscou, le rattachement de l’Abkhazie à la RSFSR 1978 Manifestations anti-géorgiennes en Abkhazie demandant à nouveau le rattachement à la RSFSR. 18 mars 1988 Le Front populaire d’Abkhazie (Aydgylara) [10] tentent en vain par deux fois de reprendre Soukhoumi. 25 janvier 1993 Abkhazie et Transnistrie signent un accord de coopération prévoyant l’envoi de combattants du Dniestr en Abkhazie. 11 mai 1993 Désignation d’un envoyé spécial pour la Géorgie du Secrétaire général de l’ONU (M. Brunner, Suisse) 14 mai 1993 Signature d’un nouveau cessez-le-feu. Il tient moins de deux semaines. 9 juillet 1993 Adoption par le Conseil de sécurité de la résolution 849 qui approuve le déploiement d’observateurs militaires dès que le cessez-le-feu sera appliqué. 27 juillet 1993 Signature, avec la médiation de la Fédération de Russie, d’un nouvel accord de cessez-le-feu à Sotchi.Les forcesabkhazes échouent une troisième fois à reprendre Soukhoumi. 30 juillet 1993 Offensive des Zviadistes depuis la région de Zougdidi. 4 août 1993 Le Secrétaire général de l’ONU propose le déploiement de 10 premiersobservateurs militaires. 8 août 1993 Arrivée de 9 observateurs militaires et de 8 membresdu personnel civildel’ONU. 5 août 1993 Création de la « Commission mixte » tripartite (abkhaze, géorgienne et russe), chargée de vérifier l’application du cessez-le-feu sur le terrain. 24 août 1993 Création par la résolution 858 de la Mission d’observation des Nations Unies en Géorgie (MONUG). 14 septembre 1993 Reprise de l’offensive des partisans de Gamsakhourdia en Mingrélie. 16 septembre 1993 Les forces abkhazes lancent de nouvelles attaques contre Soukhoumi et Ochamchira, sur la côte. 27 septembre 1993 Prise de Soukhoumi par les forces abkhazes. 6 et 7 octobre 1993 Entretien de M. Brunner avec des représentants abkhazes à Genève. 17 et 18 octobre 1993 Entretien de M. Brunner avec des représentants géorgiens à Genève. 22 au 30 octobre 1993 Enquête de l’ONU sur la situation des droits de l’Homme. 23 octobre 1993 La Géorgie adhère à la CEI. Mi-octobre 1993 Les Zviadistes s’emparent de la région de Khobi/Poti/Sénaki. Quelques jours plus tard ils sont repoussés par les troupes gouvernementales et, surtout, par l’armée russe. 6 novembre 1993 Les troupes zviadistes abandonnent Zougdidi, la dernière ville qu’elles occupaient encore. Mi-novembre 1993 Entretien de M. Brunner avec le vice-ministre russe des Affaires étrangères. Fin novembre 1993 Première série d’entretiens avec les deux parties à Genève sous les auspices de l’ONU et avec l’assistance de la Fédération de Russie comme facilitateur. 1er décembre 1993 Signature par les parties au conflit d’un mémorandum d’accord en présence des représentants de l’ONU, de la CSCE et de la Russie : les parties acceptent de ne pas recourir à la force pendant les négociations, de procéder à l’échange des prisonniers et de rapatrier les réfugiés. 15 et 16 décembre 1993 Réunion à Moscou d’un groupe d’experts pour élaborer des recommandations concernant le statut politique de l’Abkhazie. 5 janvier 1994 La mort de Gamsakhourdia est rendue publique. 11 au 13 janvier 1994 Deuxième série de négociations à Genève entre M. Brunner et les parties au conflit : les parties acceptent le déploiement en Abkhazie d’une force de maintien de la paix [1] Du nom de l’ancien président géorgien Zviad Gamsakhourdia (1939-1993).

[2] La Mingrélie est la région comprise grosso modo entre une ligne Ochamchira-Tkvarcheli, du côté abkhaze de l’Ingouri, jusqu’à la région de Sénaki, côté géorgien. Les Mingrèles ont soutenu le premier président géorgien de l’après-indépendance, Zviad Gamsakhourdia, qui était, lui-même, originaire de Gali.

[3] La diaspora abkhaze en Turquie compterait quelque 500.000 personnes ; celle de Syrie et de Jordanie 40.000 chacune ;15.000 en Irak et environ 500 en Iran. Les Etats Unis, Israël, la Yougoslavie, le Canada, l’Egypte, les Pays-Bas et l’Allemagne accueillent également de nombreux Abkhazes.

[4] Ce que l’on nomme « gouvernement abkhaze en exil » a été formé par les membres géorgiens de l’administration de feu la République autonome soviétique d’Abkhazie, après qu’ils eurent été chassés de leurs postes par la guerre de 1993. Réfugié à Tbilissi, il demeure, à tous les niveaux, la copie conforme de cette administration. On peut ainsi rencontrer à Zougdidi, de l’autre côté de la ligne de cessez-le-feu, « côté géorgien », le « maire en exil » de Gali, ville située « côté abkhaze », tout comme les « députés en exil », les « chefs des administrations régionales en exil », etc. Ce « gouvernement en exil » continue, également, a administrer les réfugiés d’Abkhazie où qu’ils se trouvent. Certains de ses membres proches du président M. Saakhachvili continuent à distiller un discours ultra nationaliste et revanchard.

[5] Et même seulement 60.000 abkhazes selon le professeur Z. Gachechiladze, « The conflict in Abkhazia : a Georgian perspective », 21 mars 1995. Strategic Forum, Institute For National Strategic Studies.

[6] C. Dale, « The dynamics and challenges of ethnic cleansing : the Georgia-Abkhazia case ?. Août 1997. Disponible sur Internet.

[7] Respublika Abkhaziya du 12/13 avril 2000.

[8] L’Adjarie était avec l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud la 3ème république autonome frondeuse de Géorgie. Après une lutte épique entre le jeune président Saakhachvili et son gouverneur-despote, A. Abachidzé, ce dernier a été chassé du pouvoir en mars 2004 et s’est réfugié avec une partie de sa famille à Moscou auprès de Iou. Loujkov.

[9] Association nationaliste abkhaze fondée en 1987.

[10] Il est maintenant établi qu’un régiment de la 104ème division parachutiste russe basée à Gyandzha en Azerbaïdjan, des volontaires arméniens regroupés au sein du bataillon Bagramian, ainsi que les forces armées de la Confédération des peuples des montagnes du Caucase ont combattu aux côtés des Abkhazes contre les Géorgiens. Des mercenaires tchétchènes manipulés par Moscou, dont le fameux Chamil Bassaiev (sa femme est originaire de la région abkhaze de Goudaouta) qui sera blessé et fait prisonnier par les forces géorgiennes fin 1992 devant Soukhoumi, ont également participé aux combats. La Confédération des peuples des montagnes du Caucase a été créée en novembre 1992 par le D. Doudaev, l’ancien leader tchétchène, qui prit pour référence la République indépendante du Nord-Caucase fondée à Batoumi en mai 1918. Son but était de fonder un Etat des peuples des montagnes.

[11] Selon M. Miyet, ancien secrétaire général adjoint des Nations unies en charge du département des opérations de maintien de la paix (conférence à l’Ecole militaire, Paris, 1er décembre 2000), le déploiement de forces russes de maintien de la paix dans un pays de la CEI serait aujourd’hui impossible. Il avait à l’époque été voté par le Conseil de sécurité « pour des raisons pratiques, budgétaires et politiques ».

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